Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Les bons films, ou les DVD techniquement impressionnants.

Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 09 Juin 2018, 20:59

Le troisième Homme (1949) de Carol Reed.

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Un exemple d'ironie et de contre-pied pour ce film sens dessus dessous qui raconte l'avènement d'un nouveau monde qui se construit sur les ruines de l'ancien.

Bon, celui-là tout le monde l'a vu. Pas la peine que je tartine dessus :wink:

... Tout de même, malgré quelques faiblesses de rythme après l'apparition fugitive du personnage joué par Orson Welles puis sa disparition et où l'histoire flotte alors un peu, quelques plans et scènes de ce films sont réellement iconiques ! La tension entre les deux personnages dans la cabine de la grande roue. La poursuite dans les égouts de Vienne qui est sublime à tous points de vue, cadres, photo, montage, son. Et puis la scène finale à la sortie du cimetière ! :P

Et pour la bonne bouche, rappelons-nous que c'est dans ce film que Orson Welles prononce cet aphorisme célèbre :

En 30 ans de règne, les Borgias sanguinaires ont donné Michel-Ange et la renaissance italienne, alors que 500 ans de démocratie en Suisse ont donné ... le coucou ! :lol:
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 09 Juin 2018, 21:13

Raw Deal (1948) de Anthony Mann. Le film est traduit en français par "Marché de brutes" ou bien "Coup dur", au choix.

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Le film est noté 7.4 sur IMDB. C'est peut-être un poil surcôté, mais le film présente malgré tout quelques points très intéressants. Tout d'abord un climat étouffant, souligné par le commentaire désabusé en voix-off qui scande le destin inexorable de ce trio amoureux (auquel on a un peu de mal à croire, je ne vous le cache pas, ce qui est la faiblesse de ce film) entre un gangster qui cherche à s'évader, aidé en cela par sa compagne. Une (plus) jeune assistante avocate qui le visite en prison a également le béguin pour lui et va être embarquée dans leur fuite. Vient se greffer là-dessus une histoire de vengeance ; le ganster veut récupérer 50.000 dollars qu'un patron de la pègre lui doit. Tout le film est basé sur ce dilemme : de quel côté va pencher le gangster ? Quels choix va t-il faire ? La jeune ou la vieille ? Se carapater en Amérique du Sud pour y refaire sa vie ou bien aller récupérer son fric ? Avec une constance qui force l'admiration, il va obstinément faire les mauvais choix ! :lol:

Le film vaut surtout pour sa mise en scène de ses accès de violence. ce qui est la marque de Anthony Mann. On est loin des combats à la John Wayne, virils mais corrects. Là, les hommes se ruent l'un sur l'autre dans une danse macabre et désordonnée, ils se griffent le visage, ils rusent pour prendre le dessus, tous les coups sont permis. D'ailleurs les flics abattent les malfrats sans sommation et discutent ensuite. Et les femmes se mettent de la partie en jouant du pistolet.

Et parmis ces coup d'éclat, une scène comme je les aime, que dis-je, comme je les adore ! Une scène d'une rare cruauté, briseuse de tabou. Une scène où l'on ne voit rien et où on imagine tout !

Imaginez le patron de la pègre (interprété par l'imposant Raymond Burr, le futur homme de fer) assis avec ses lieutenants en train de leur passer un savon durant une fête donnée à son domicile. Les invités dansent en arrière plan. Un serveur vient à table pour faire goûter un saladier d'alcool avant que de le faire flamber. Raymond Burr le goûte, fait rectifier le dosage par le loufiat, et le fait flamber (le saladier d'alcool, pas le loufiat ...). L'espace d'un instant en regardant cet alcool flambant, il passe de la violence de l'engueulade passée à ses sbires, à des mines d'enfant émerveillé devant un feu de cheminée. Sa copine dansant avec un invité autour de la table vient alors à le bousculer et lui renverser son verre sur son épaule. Basculant instantanément dans une colère froide, il se saisit du saladier en flamme et le jette à la figure de la femme.

C'est bouleversant, d'une violence enfreignant un tabou absolu !

Sauf qu'on ne voit absolument rien de la femme ni de son visage. C'est simplement notre imagination qui a travaillé !

Splendide !
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 09 Juin 2018, 21:22

Assassins et Voleurs (1957) de Sacha Guitry.

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Philippe d'Artois, confortablement installé dans son appartement, songe au suicide. Quand ses réflexions sont interrompues par l'arrivée d'un voleur, Albert Lacagneux. Surpris, le voleur tente de s'enfuir mais Philippe le retient et lui demande contre une forte somme de devenir son assassin. Pour le persuader, il commence le récit de son extraordinaire existence. (source AlloCiné)


- Vous êtes-vous souvent trouvé dans la nécessité de tuer ?
- Deux ou trois fois. M'enfin, je n'ai vraiment tué qu'une fois.
- Vous le regrettez ?
- De n'avoir tué qu'une fois ?
- Non, d'avoir tué une fois !


C'est par ce dialogue savoureux entre les personnages joués par Jean Poiret et Michel Serrault, que débute pratiquement ce film construit un peu sur le modèle de celui d'un Roman d'un tricheur. Poiret qui manifestement dans ce film interprète le rôle que Sacha Guitry s'était dévolu lors de son écriture. C'est léger, délicieusement immoral. Ce n'est pas le meilleur Guitry, mais les dialogues sont tellement hors du commun qu'à eux seuls ils justifient la vision du film. C'est bien simple, j'aurais envie de les écrire tous dans ce post. Impossible, il y a tellement de répliques qui le mériteraient !

A noter, une irrésistible scène dans la salle à manger d'un asile où son Directeur présente avec bonhommie à Jean poiret chacun de ses patients avec ses tares, phobies et manies respectives. La scène se termine par un fou, interprété par Pierre Jean Vaillard, qui vient se plaindre d'avoir été violé par une pensionnaire la nuit précédente. Le fou explique au directeur qu'il ne désire pas que l'on punisse son agresseuse car il a passé une nuit magnifique et il désire connaître l'identité de la folle afin de l'épouser. Par éliminations successives, il ne reste plus comme suspecte que ... Pauline Carton, qui fini par avouer. Le fou en devient encore plus fou ! :D

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Pauline Carton

Je me suis passé en accéléré le film une seconde fois dans la foulée, pour profiter encore du meilleur de ses dialogues. C'est du caviar.
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Message par syber » 09 Juin 2018, 21:25

The Swimmer (1968), de Frank Perry et avec Burt Lancaster. Le film est traduit en français par "Le Plongeon", qui est une assez bonne traduction qui respecte les intentions du film.

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Film assez incroyable, à la limite du cinéma expérimental, dans lequel on a peine à croire que Burt Lancaster le héros hyper viril du Hollywood des années 50 puisse interpréter ce personnage.

Sauf que c'est justement là que réside l'intérêt. Ce film est en fait un road movie qui suit une double progression. Plus le personnage, Ned Merrill, interprété par Burt Lancaster va se rapprocher de sa destination, plus il va accomplir un travail d'introspection à la fois sur lui-même et à la fois sur la société et le monde qui s'écroule autour de lui. Ce monde, c'est justement l'Amérique idéalisée des années 50 et de la vacuité de son "Way of Life".

Le film débute par une scène bucolique, forestière, presque irréelle, où le long d'un cours d'eau se croisent un lapin, une chouette et un daim. On se croirait presque dans un Disney, sauf que la musique d'accompagnement nostalgique indique que quelque chose ne tourne pas rond, quelque chose ne colle pas. Apparait alors Burt Lancaster marchant dans la forêt pieds nus et en maillot de bain ! Et là on se dit que pépère a de beaux restes et que ce n'est pas pour rien qu'il a tourné "Trapèze" sans se faire doubler. Il est sacrément bien conservé pour son âge et adopte une démarche élégante de félin carnassier. Je ne manie pas ce cliché par hasard, car le scénario en joue de manière totalement assumée dans sa première partie. En sortant du bois, il se retrouve sur la propriété d'amis et plonge dans leur piscine, la traverse et sort de l'autre côté en même temps que la propriétaire des lieux lui propose un verre de gin. Plus cliché publicitaire, y'a pas ! S'en suit une discussion entre Ned Merrill et le couple d'amis, conversation la plus anodine et vide de sens qui soit, ou Ned Merrill passe pour le ravi de la crèche en trouvant le ciel merveilleux et l'eau si pure !

Toutefois dans la discussion, il apprend que tel couple d'amis vient de se faire construire sa propre piscine. Il réalise alors que de propriété en propriété, chacun de ses voisins possède une piscine et qu'il pourrait ainsi retourner chez lui de cette manière : plonger dans chacune d'elle.

Commence alors un ce qui va s'avérer être un calvaire où progressivement on va comprendre aux réactions de moins en moins amicales des gens qu'ils rencontre, à certains indices laissés dans les conversations, que le personnage présente de graves fêlures psychologiques et qu'il est probablement amnésique ou dans le déni de quelque chose. La structure du film va alterner ainsi les zones de répit, les piscines, et les zones de violences psychologiques de plus en plus forte, les jonctions à pied entre les piscines. Puis petit à petit, les piscines vont être vides et le répit ne sera plus possible, puis il va se faire progressivement éconduire par toutes les femmes qu'il rencontre (déconstruction du personnage de Burt Lancaster en maillot de bain dans "Tant qu'il y aura des hommes"), etc ... jusqu'à la fin du film qui ne nous donnera qu'un aperçu de l'explication, laissant ouvert le champ des possibles interprétations.

Film allégorique. Film contestataire. Film corrosif. Film à connaître absolument.
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 13:54

Vampyr (1932) de Carl Th. Dreyer.

Un film en Noir et Blanc, mais qui tire plutôt vers le grisé. Un film muet, mais avec des dialogues parlés avec la bouche et ajoutés un peu plus tard.

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Difficile de ne pas avoir à l'esprit le Nosferatu que Murnau réalise 10 ans plus tôt, tant les histoires sont proches.

Pourtant l'angle choisit par Dreyer est différent de celui de l'expressionisme et de l'horreur. Dreyer, tout en respectant les codes de ce type d'histoire, va nous raconter cette histoire de vampires sous le mode de l'étrange, du clair-obscur, dans un espace-temps incertain situé entre le rêve et l'éveil. Cet aspect étrange est renforcé de manière inopinée par quelques soucis techniques involontaires qui vont comme voiler quelques scènes du film, renforçant par la-même son aspect onirique.

De même, s’agissant du premier film parlant de Dreyer, celui-ci continue malgré tout d'utiliser les codes de narration du cinéma muet – on pense particulièrement aux intertitres – ce qui renforce cette impression d’entre deux qui est justement l’angle narratif choisi. On a également l’impression que Dreyer fait évoluer tout du long de son histoire son montage qui devient de plus en plus « cut » et sa bande son qui devient plus présente. Est-ce volontaire pour participer de l’arc narratif qui fait que les héros du film passent progressivement du monde des rêves et de la peur à celui de l’éveil et de l’affirmation de soi ; ou bien n’est-ce là qu’une manifestation de la théorie que l’on apprend à marcher en marchant et que nous voyons sous nos yeux la démarche d’apprentissage d’un cinéaste pour de nouvelles techniques de cinéma ?

L’histoire est celle d'Allan Gray, un jeune homme bien de sa personne qui est en villégiature. Il pêche sur les bords de La Loire et finit par se retrouver dans une auberge fréquentée par des personnages étranges ; gueules cassés muettes, notables qui parlent tout seuls en tenant des propos qui semblent incohérents à notre héros. Brrrr, ça fait froid dans le dos, non ? De fil en aiguille - je vous l’abrège - il se retrouve dans un château dont une ancienne propriétaire se révèle être vampire. Oui, vous avez bien lu, il s’agit d’un(e) vampire français(e), Môssieur ! Une vampire bien de chez nous et qui a le bon goût, romantisme oblige, de s’appeler Marguerite Chopin.

Celle-ci est aidée d’acolytes bien vivants, pour l’aider dans ses sombres œuvres. Notamment un médecin félon qui s’avère être le médecin de la famille du château ; que l’on imagine être les descendants de Marguerite. Le drame se noue. Marguerite va-t-elle sucer le sang de ses arrières petites fillotes ?

Le châtelain meurt ! Tué d’un coup de fusil par un meurtrier dont on ne voit qu'une ombre glisser sur le plafond (d’un autre côté c’était lui, le châtelain qui parlait tout seul dans l’auberge, preuve qu’il avait bien des problèmes de plafond). Auparavant, il a eu le temps de donner à Allan Gray un petit livre qui raconte l’histoire des vampires, leurs us et coutumes et comment s’en débarrasser définitivement en leur plantant un pieu de fer (la révolution industrielle était passée par là) dans le cœur avant que l’aube se lève.

Donc, notre héros en possession du mode d'emploi, vous imaginez bien que tout va finir pour le mieux.

Bref, le film est à connaître pour son approche spécifique du mythe, comme jalon historique du cinéma, pour ses grandes qualités de cadrage, de mise en scène et de montage – on finit par se demander si tout l’art, toutes les techniques, toute la grammaire du cinéma d’avant la 3D, n’avaient pas été inventés avant les années 30 - et il est à connaître … comme témoignage archéologique d’une époque disparue. Les visages âpres et marmoréen des européens du début du siècle – des tronches comme on n'en voit plus de nos jours, progrès économique et libéralisation des mœurs aidant – des intérieurs, des décors naturels comme aucun réalisateur n’aurait l’audace de les reconstituer dans un film historique moderne, dans lequel il reconstituerait un passé fantasmé alors que la réalité de l’époque est austère, chiche.
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 13:59

Pickpocket (1959) de Robert Bresson.

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L'histoire remarquablement écrite, structurée, sans faille de raisonnement, d'un type intelligent, désœuvré, qui se construit une représentation du monde dans laquelle il tente de justifier le fait que certaines personnes d'envergure pourraient s'attribuer le droit de déroger aux règles qui régissent la société. Pour l'exemple, on retrouve un même type d'argument dans "La Corde" de Hitchcock.

Le film raconte le destin de cet homme, que sa faiblesse pousse au crime, jusqu'à sa rédemption bouleversante de simplicité et d'humanité.

A noter, une très intéressante utilisation du son illustrant les scènes en contre-champ, de la musique baroque utilisée en contre-point, ainsi que des cadrages qui viennent contrebalancer le non-jeu des personnages : les intentions de l'histoire ne sont pour ainsi dire pas données par les acteurs qui ne font que subir leur destinée sans que ni eux, ni le spectateur la comprenne, mais véritablement par le travail sur le son et l'image mené par le réalisateur.

Film très, très intéressant.
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 14:05

L'homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov.

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Film difficile à présenter en quelques mots. Disons, qu'il s'agit d'un documentaire - d'un peu moins de 70 mn - censé présenter une journée d'une ville dans l'URSS des années 20. Cette journée, selon le discours de l'époque (Trotsky) se répartissant en 8 h de sommeil, 8 h de travail et 8 h de loisirs.

Sauf que la forme n'est pas celle du documentaire. Sauf que le film est avant tout un double manifeste à la fois politique et esthétique.

La forme n'est pas celle d'un documentaire qui se voudrait neutre, car on voit les protagonistes fabricant ce film être filmé durant leur travail, provoquant une mise en abyme où l'on voit le caméraman être en train de filmer en train de filmer les ouvriers. Prouvant par la-même qu'il interfère sur la réalité en générant une mise en scène de celle-ci et en obligeant les anonymes à jouer un rôle dès qu'ils sont filmés. De même, on voit la monteuse travailler au documentaire que l'on est en train de voir - ce qui est justifié par le fait que le documentaire traite d'une journée de travail et qu'il n'est donc pas anormal de montrer, y compris, le travail d'une monteuse. Elle est en train de monter des scènes de la fin du documentaire, fin traitant des loisirs des habitants de cette ville (probablement Odessa).

C'est un manifeste politique puisque qu'il illustre un discours de Trotsky dans lequel il théorise l'organisation de la journée ouvrière en trois segments de 8 heures, puisqu'il illustre la révolution industrielle due au charbon et à la vapeur à côté de laquelle l'URSS semble être un peu passée à côté et annonce celle de l'électricité dans laquelle l'URSS se lance en plein afin de rattraper son retard industriel. Enfin, le film est politique et propose un discours moral dans le fait qu'il propose le cinéma, un certain cinéma libéré de la tradition formelle des arts classiques - théâtre et danse - comme loisir principal à l'édification des masses à la place du bistrot où de l'église. Je n'invente rien, c'est clairement montré dans le film.

Comment se libérer de la tradition formelle des arts classiques ? C'est donc le dernier point de ce film manifeste ; en inventant une nouvelle écriture propre à ce nouveau média qu'est le cinéma.

Et là, c'est la grosse claque ! Ze big baffe !

Soixante-dix minutes. Soit 4200 secondes. Et 1700 plans différents selon les historiens du cinéma qui ont pris la peine de les compter. Un plan toutes les trois secondes. Chaque plan est justifié. Chaque plan à une raison d'être, une intention, fait écho au contexte politique de l'époque, on l'a vue, au contexte artistique du moment, le constructivisme et le modernisme, chaque plan est une phrase musicale méticuleusement écrite dans ce concerto que constitue ce film.

C'est tout simplement éblouissant à regarder.


http://www.dvdclassik.com/critique/l-ho ... era-vertov
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 14:12

L'épée Bijomaru (1945) de Kenji Mizoguchi.

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Un petit film par la durée puisqu’il ne dépasse guère une heure et petit aussi par son importance relative au sein de sa filmographie. Alors pourquoi je vous en parle ?

Parce qu'il faut que je vous raconte cette sensation surprenante d'avoir été littéralement happé par ce film dès la première image d'une maison dans son jardin. Oui, oui ! Physiquement et spirituellement happé par une image fixe. Ce premier plan qui dure peut-être 10 ou 20 secondes, peut-être moins finalement tellement le temps semble distordu à sa vision, cette première image fixe composée comme la plus belle et la plus pure des estampes japonaise avec une enfilade d'avant-plans et d'arrière-plans qui génèrent une profondeur de champ dans lequel l’œil du spectateur est aspiré, guidé par les lignes directrices de qu'il faut bien appelé un tableau rigoureusement composé. Et au bout de plusieurs longues secondes, notre œil fait un effort presque surhumain pour s'extirper de là où le cinéaste l'a emmené sciemment, pour découvrir que légèrement sur la gauche du point de fuite naturel de la perspective construite, deux hommes sont assis en tailleur sur le perron de la maison et bougent à peine en discutant. Le plan n'est pas fixe en vérité : il y a de la vie pour qui sait observer. Et comme si le réalisateur, créateur, démiurge avait magnifiquement prévu ses effets en anticipant les réactions du spectateur, c'est exactement le moment qu'il choisit pour faire un point de montage et proposer un plan moyen sur les deux protagonistes dont on vient de s'apercevoir de leur existence.

Du grand art !

L'heure suit sera du même niveau de maîtrise formelle ! Même si il est vrai que le scénario pêche un peu et que l'on sent bien que le film est rapidement tourné.

L'histoire qu'elle est-elle ? Là aussi, la surprise est de mise, puisque qu'il s'agit d'une histoire d'honneur et de vengeance - vengeance assumée par une femme ; modernité - qui servira de prétexte en vérité à une réflexion sur la création, son rôle et son exigence. La création sera métaphoriquement signifiée par la forge d'un armurier (est-ce l'arme qui tue ou bien est-ce le guerrier ou alors est-ce l'armurier ?). Mais je ne vous en dit pas plus, sauf à vous signaler une scène-clé saisissante où le maître forgeron dépité, jette le sabre qu'il est en train de forger. Ses assistants lui demandent pourquoi car ils trouvent le sabre parfait.

"Parce que ce sabre n'a pas d'âme !", leur répond-il.

Seul l'artiste s'en est aperçu, par ses artisans.
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 14:31

La Vallée de la Peur (1947) de Raoul Walsh

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J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer la formidable plasticité du genre Western qui permet d'aborder tout les types de cinéma, de la science fiction "Cowboys et envahisseurs" à la parodie "Blazzing Saddles", en passant par tant d'autres. Ici, on est dans la psychanalyse. Époque oblige, 1947. Freud devait commencer à être vulgarisé et Hollywood s'emparait de cette thématique pour en faire une série de film dont le plus emblématique d'alors est probablement "La maison du Dr Edwardes" de Sir Alfred.

L'histoire est celle d'un enfant adopté suite à des évènements traumatisants dont il ne possède que des réminiscences et dont sa mère adoptive ne veut pas lui parler. D'autre part, sans qu'il n'arrive à faire le lien avec les évènements précédents, il est poursuivi par un homme qui exerce sur lui ce qui semble être une vendetta familiale. Devenu adulte, interprété par Robert Mitchum, notre héros est balloté par les aléas de la vie sans qu'il n'arrive à la contrôler pleinement.

Bon ... on sent bien que Raoul est bien moins à l'aise qu'Alfred pour aborder ces thèmes. Il est bien trop didactique, scolaire, mécanique dans sa démonstration pour susciter l'adhésion. La fin est digne d'un épisode des Simpsons dans lequel Homer explique qu'il avait un problème avec sa mère et ... tilt ... il réalise soudainement que l'ayant dit, "Toh, ça va mieux ! Je suis guéri !" :lol:

Maintenant, ces maladresses sont-elles le fait du scénariste ou bien de Raoul Walsh, je ne saurais le dire. Car tout de même à la décharge de Raoul, sa mise en scène illustre métaphoriquement les différentes étapes émotionnelles par lesquelles passe le héros dans sa recherche. Preuve que le réalisateur maîtrise son sujet. Et là, c'est tout simplement sublime. Il y a des cadres dans ce film qui sont à la limite de l’œuvre d'art. Dignes d'en faire des tirés pour les afficher. Je pense aux scènes dans le désert lors des poursuites où le cavalier et son cheval sont minuscules et comme écrasés par le décor constitué de montagnes érodées, douces et oppressantes à la fois.

Donc voilà, quoi ! Sentiment mitigé. Une photo, des cadres d'une élégance folle et qui font sens avec l'histoire (peut-être un peu esthétisant, contrairement à John Ford). D'un autre côté, un scénario un brin simpliste.
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Re: Que je vous raconte ce que j'ai vu dernièrement ...

Message par syber » 10 Juin 2018, 14:36

Rawhide - L'attaque de la Malle-Poste (1951), de Henry Hathaway.

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De nouveau la forme Western ne sert que de support. En vérité les thématiques du Western sont absentes de ce film et nous sommes en présence d'un film noir aux thématiques habituellement rencontrée dans des décors urbains. Il s'agit quasiment d'un huis-clos à suspens dans lequel des gens ordinaires sont confrontés à la violence de leurs preneurs d'otages.

L'histoire est simple. Une diligence transportant de l'or va s'arrêter pour se ravitailler, dans un relai isolé en plein désert. Quatre bandits prennent en otage les occupants de ce relais afin de tromper la vigilance des cochers de la malle-poste pour pouvoir la cambrioler.

Et la première chose qui frappe l'esprit c'est la qualité remarquable du casting ! Hormis le personnage de la femme qui est interprété par Susan Hayward dans la lignée du type de femme forte et décidée qu'elle joue souvent, la totalité des autres rôles sont des contre emplois. Le salaud est joué par un type qui a une tête de premier communiant, ce qui ajoute à l'angoisse du spectateur : il est beau, il est intelligent, il est cultivé ... et il est violent et malfaisant. Cette violence ne peut que prendre des formes inattendues. Ses trois comparses qui incarnent tous une forme d'imbécilité, sont joués pour les deux premiers par des acteurs habitués aux rôles de gentils. Tyrone Power, archétype du héros jeune premier, joue ici un rôle de type un peu effacé, presque raffiné et précieux, soucieux de son apparence dans un monde de brutes, semblant balloté par ses ravisseurs, sans réagir de prime abord à leurs ordres et brimades (une sorte d'inversion du rapport traditionnel homme-femme dans le couple qu'il interprète avec Susan Hayword).

Et là vous me dites, Syber tu as bien parlé de trois comparses ? Bien vu !

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Le troisième larron de cette équipe de bras cassés, le psychopathe de la bande, pervers sexuel, inconséquent dans ses actes, est Jack Elam dont c'est le premier rôle officiel. Jack Elam ... mais si, "Il était une fois dans l'ouest", l'attente du train, la mouche ... :wink:

Et il crève l'écran ! C'est lui dont on se souvient immanquablement en se remémorant ce film ! J'y reviendrai par la suite.

Après avoir réalisé que ce casting est remarquablement choisi, on constate à quel point le film est non seulement angoissant, maîtrise plutôt bien que mal le suspens en accumulant les histoires dans l’histoire, les péripéties afin que le spectateur soit mis dans un état de doute permanent sur la manière dont va se dérouler l'argument principal et comment il va se conclure, mais également le film est d'une rare violence. Une violence psychologique mais également une violence physique âpre et sèche. Comme dans Raw Deal, les combats sont à peine scénarisés. Ils sont véridiques et durent quelques secondes, le temps de recevoir un coup de poing qui assomme ou une balle qui tue. Ce film a été interdit aux moins de 16 ans à sa sortie en France et interdit tout court dans certains pays ! C'est dire !

Vous me direz que cette violence doit être datée dorénavant car on a vu bien pire depuis. Et bien, non ! Ce film comporte une scène mythique, une scène qui met mal à l'aise plus d'un demi siècle plus tard. Une scène dont on se demande si il serait possible qu'elle soit tournée de nos jours dans les conditions d'alors. Dans cette scène, Jack Elam tire sur un enfant de 3 ans qui gambade dans la cour du relais. Il vise volontairement à côté pour mettre la pression à Tyrone Power dans un duel, mais on voit clairement par trois fois les jets de poussières sur le sol et le bébé qui a peur et pleure à chaque explosion ... !

Difficile d'enchaîner après ça sur la suite de l'analyse. Et pourtant il faut bien parler de la mise en scène extrêmement ingénieuse de ce huis-clos. L'exploitation habile des miroirs aux murs du relais pour sur un seul plan avoir le champ et le contre champ d'une action. La chambre où sont enfermés nos héros est incroyable elle aussi. Elle possède trois fenêtres sur trois murs. Hors ces fenêtres - est-ce une exploitation d'un décor réel ou bien s'agit-il d'un décor intentionnel ? - ressemblent à des meurtrières horizontales avec des barreaux. Elles permettent à nos héros de suivre l'action au dehors du relais en se hissant sur la pointe des pieds et permet également des plans en enfilade très astucieux ou Jack Elam sur le perron du relais surveille par une meurtrière Susan Hayword enfermée dans sa chambre, qui elle même regarde l'action qui se passe au dehors en regardant par une seconde meurtrière. L'effet de suspens et de trouble est réussi. Jack regarde Susan pour les raisons que l'on imagine (il va l'agresser plusieurs fois dans le film). Susan ne sait pas qu'elle est observée tout en surveillant ce qui se passe dehors afin de préparer son évasion. Jack ne sait pas ce que voit Susan mais il doit empêcher son évasion.

Tout ça en un seul plan !

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Un dernier point. Le scénariste est celui de "La Chevauchée Fantastique" de Ford : Dudley Nichols. Rawhide n'est pas aussi réussi, mais c'est vous dire que son scénario est solide.
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